isa et compagnie

Publié le par sac aux images

Les prénoms du groupe ont été découpés en syllabes :

 

Suzy chic, Lu-que, Christ-in(e), Pré-lotte et Isa-belle

 

Les syllabes sont jetées sur la page et la page tourne, chacun complètement le texte peu à peu.

 

 

 

Isa déambulait nonchalamment dans les rues de Soho, l’âme en peine. Elle se demandait comment cimenter les relations entre cette marchande d’art et ce richissime anglais, quand Suzy, chapeautée et gantée de rouge, sortit de la boutique. Chouette, une acheteuse compulsive ; elle lui vendrait sûrement cet inestimable retable du XIVème siècle, doré et polychrome. Mais la Suzy était finaude, on ne lui refilait pas n’importe quoi. On l’avait prévenue de l’art précolombien et des faux qui circulaient ; elle hésitait, prenait son temps, tardait à sortir sa carte bleue aux chiffres effacés. Elle portait un drôle de sac décoré d’un Christ rehaussé de pupilles bleues et d’une auréole. Comme à son habitude, elle risquait de tomber dans le piège. Isa quant à elle était comme hypnotisée par les pupilles bleues. « Lu et approuvé, approuvé surtout, vas-y, signe ! » Mollo mollo ! Le temps que j’appelle ma Lolotte, pour qu’elle garnisse le compte commun, je tombais sur la messagerie. Lolotte m’avait quittée le matin même, sans que je puisse la retenir. Echec pour Isa, l’acheteuse Suzy se leva d’un bond, oublia sur le comptoir sac, gants, chapeau, sauta dans cette belle mer et disparut en un instant, emportée par les flots. Isa garda le sac aux pupilles bleues.

 

 

 

 

Isa avec ou sans « y », mais toujours prompte à faire chanter les syllabes, à galoper sur les pavés éditoriaux, était ce jour-là à sec. Les muses l’avaient abandonnée. Terrifiée, seule, attablée dans ce restaurant, son regard errait. Il était indiqué sur le menu crêpe Suzy, pour offrir au chaland une sensation moderne, faute d’être contemporaine, lumière flambant la crêpe autant que ses yeux. Va pour la crêpe. Le cuisinier la concevait « finger in the nose » et concluait ainsi un repas armé d’agneau de pré salé au lard breton (au diable les conflits de voisinage), comblant ses papilles gustatives. Une recette d’agneau du dernier chic, garni de cristophine[1] de Madagascar, plus que jamais ennobli par cette fameuse lotte à l’américaine, légère. Elle sentit l’inspiration renaître.

 

 

 

 

Quand j’arrivais au rendez-vous, la pauvre Isa pleurait à chaudes larmes. Lucienne lui tenait la main droite (elle n’avait pas de main gauche). Elle ses sentait aussi abandonnée en haut du pré avec ses valises et son christ en ébène offert par sa mère que le mur des lamentations avec sa cohorte de pèlerins. J’implorais Sainte Suzy, je l’en priais à genoux, récitais un aver et deux pâtés, brûlais une dizaine de cierges, lui promettais une caissette de clémentines de corse avec les petites feuilles vertes, une grosse lotte à l’armoricaine (recette traditionnellement adoptée par la mère supérieure). Alors, du mur de granit, la statue de Sainte Suzy commença à se mouvoir… tout au moins les lèvres : « une caissette de clémentines juteuses », répéta-t-elle, « chic alors ! C’est Noël ! » lança Ste Suzy, dont la bouche se préparait déjà à oublier sa pétrification. Isa, éberluée mais pas trop, dit à Lucienne : « elle est pas belle la vie ? Nom d’une clémentine ! »

 

 

 

 

La bisaïeule était bisexuelle et ambidextre et antédiluvienne, mais elle avait lu tout le guide, elle s’était pourtant perdue à la station Réaumur. Un christ n’y aurait pas retrouvé ses apôtres, ni une poule ses poussins. Le pré aux vaches sacrées était bondé, et une dispersion se déclencha quand Suzy débarqua au milieu. Son chapeau était surmonté de sept queues rotatives alternatives, qui désorienta le troupeau. Les hommes fuyaient également pour ne pas toucher les bêtes. Son minois d’un joli rose in utero finit par accoucher d’une maxime populaire dont elle était friande : « la lotterie, c’est comme la vie, on touche pas toujours le gros lot. Chichement mais gentiment, on y va à la fin les pieds devant, comme pour la marche à pied. La vie est  belle, quoiqu’on en dise ; celui qui dira le contraire n’a aucune notion de décoration. Moi, ma vie, je la pose sur la cheminée et c’est joli à regarder, comme une horloge à coucou.

 

 

 

 

Isabeau de Bavière enfourcha son destrier, toute clinquante dans sa nouvelle armure. Pas de temps à perdre, elle galopa à brides rabattues. Le rendez-vous avait lieu à l’aube du jour naissant, quand le soleil se prosternerait à l’horizon du lieudit « Pré marin » : pré salé au milieu, sucré sur les bords, et franchement caramélisé au pied du mont Saint Michel. Les conditions météo laissaient présager une bourrasque, un tourbillon ascensionnel. Suzy de l’air, dans sa montgolfière, n’avait plus l’air aussi fier et pourtant, elle continuait, malgré le vent, à maîtriser la situation. Elle était une éminente messagère, le porteur du parchemin lu et approuvé par ses pairs. De signer ici dégageait la responsabilité des chicanos qui traitaient le Christ de maudit, des bougres d’idiots qui fulminaient et complotaient contre les catholiques. Le scénario qui ne tenait rien que dans sa jolie petite bobine, racontait un film que je lui ai dit tout de go être intournable. C’est alors que les chicanos débarquèrent de leur grand navire fantomatique, perdu dans les brumes marines. Etait-ce la lotte à l’armoricaine un peu trop épicée mais tendre et fondante à souhait ; était-ce la compotée à l’ail et au persil, mais cette fille avait du chien… et même la cuisse, belle comme la grenouille du bénitier hors de son bocal. Une cuise sur laquelle je posais ma main. Elle ne la retira pas.

 

 

 

 

 

 



[1] Nom donné aux Antilles à une cucurbitacée comestible, la chayote.

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