Esors - Raison et déraison 10-07
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Objet : Rapport de plaidoirie de Maître Dumas, avocat de la défense.
Réf : 2007/10 Epoux TIRGUEN
Dans ce rapport, nous évoquerons les circonstances atténuantes à la décharge de l’accusée.
Léa Tirguen ne supportait plus depuis longtemps le discours moralo-légal qui consistait à réduire l’autre au néant, à le dévaloriser sans cesse. (Le terme « légal » n’est peut-être, je vous le concède le plus approprié, les règles d’une secte flirtant toujours avec les limites de la loi).
Kurt Tirguen avait, de toute évidence, dépassé la limite en évoquant ce matin là la nécessité d’un sacrifice de sang neuf en vue d’une vie nouvelle pour le couple et l’ensemble de la communauté. Et lorsqu’il avait pénétré dans la chambre de Noa une lame et un calice à la main, l’emprise que son mari exerçait sur elle avait été ébranlée.
Contrairement à tous les hommes qu’elle avait connus, Kurt paraissait être un homme fiable et de confiance. Cependant son passage à l’acte sur l’enfant avait marqué pour elle un point de non retour. L’horrible réalité éclatait. Et vous le savez, Madame le Juge, dans les circonstances de crise, il est souvent trop tard pour lancer un appel au secours, faisant ainsi appel à sa raison.
Au vu de ces éléments, comment ne pas s’interroger sur la fiabilité de Kurt Tirguen, à assumer ses fonctions parentales de manière raisonnée. Certes elle l’avait aimé… mais aujourd’hui elle avait peur. Il lui apparaissait certains soirs complètement dérangé (mais alors complètement !), au point qu’elle en arrivait à se demander si elle verrait un jour le bout du tunnel, et s’ils cesserait d’entraîner ses proches dans son délire sacrificiel. Mais le terme proche est-il adapté… la femme d’un gourou est-elle avant tout sa parente, ou son disciple ?
L’organisation implacable de la communauté la renvoyait à ses années de pensionnat chez les sœurs dominicaines « J’ai fui ma famille pour venir ici. Je souffrais la-bàs, ici j’ai peur » a-t-elle indiqué au juge d’instruction.
« Eviter Charybde pour se fracasser contre Scylla, c’est une réussite… On peut se demander quelle étrange fascination l’a amené à flirter avec l’anéantissement » interroge le rapport de l’expert psychiatre.
Madame le Juge, Mesdames et Messieurs les Jurés, je requiers en cette affaire une peine de prison avec sursis à l’encontre de l’accusée, et des dommages et intérêts de 300 000 € à verser par la secte pour la séquestration et les préjudices psychologiques subis par Noa.
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en italique mes petits rajouts - Texte fini par christine
L’instant merveilleux, c’est le lever du jour après une nuit de bivouac en haute montagne, quand on porte encore les vêtements imbibés de sueur de la veille et que le dernier brossage de dents remonte à la saint Glinglin.
Retour à la nature et laisser derrière soi tout le reste. Instant où la conscience de soi, comme celle des autres, est à son summum, où l’on semble au plus près des choses, au plus juste. Sans masque. Sans fard.
Peut-être parce que c’est aussi le lever du jour à côté de Lucie, la randonneuse rencontrée hier, en difficulté au passage d’un col, que je pris en rappel sur ma corde.
« Quelle pagaille dans ta tête », me dis-je in petto, mais le grain de sa peau était très fin et conférait une grande douceur à ses gestes alors que nous montions ensemble le long de la paroi…Mon Dieu, ça fait si longtemps. Je croyais avoir oublié, comme si j’avais perdu un de mes cinq sens, celui du toucher. Comme si j’étais à nouveau doté d’une peau et sensible, érectile à celle de l’autre. Comme si je n’étais plus que ça : une peau attirée par une autre peau, celle de Lucie.
Par je ne sais quelle rigidité absurde, ou par expérience, peut-être aussi, de celles qui vous laissent un goût amer dans les souvenirs, je ne voulais pas faire de concession. Pas laisser de place à ce que je sentais monter en moi.
Quelle idiotie ! Je voulais rester raisonnable et ne pas me laisser guider par mon désir. « Mais sois réaliste et crédible », pensais-je simultanément, « dis les choses comme tu les sens. » lâche l’affaire, lâche la corde…
Mais ce n’est pas moi qui ai lâché prise le premier. C’est elle. Comme si tous ses mousquetons intérieurs s’ouvraient à moi d’un seul coup. Comme si elle m’autorisait à n’être pas raisonnable, pour une fois.